Lieu n°Associations, engagement et citoyenneté

3.Associations, engagement et citoyenneté

Associations, engagement et citoyenneté

À Genève, les associations portugaises sont depuis des décennies des lieux incontournables de sociabilité. Des salles paroissiales aux maisons de quartier, des stades aux restaurants en passant par les ranchos folkloriques, elles sont le cœur battant d’une communauté nombreuse et active. On y organise des fêtes, des débats, des cours de langue, des événements culturels. On y parle politique – la première association en 1966 naît dans le sillage de l’exil. On y partage un repas, on y apprend ensemble à s’orienter dans un pays d’accueil parfois déroutant. Ces structures n’ont jamais été de simples clubs : elles ont longtemps constitué un espace de solidarité, de mémoire et d’intermédiation.

Ce rôle se dessine surtout dès les années 1970, alors que les premières associations portugaises émergent parallèlement aux vagues de migration croissantes. Pour les nouvelles et nouveaux arrivants, souvent installés dans des conditions précaires, ces lieux offrent un point d’appui essentiel. « Les associations étaient un retour symbolique au pays, mais aussi le premier espace d’information pour évoluer sur un territoire inconnu », rappelle Antonio da Cunha, professeur honoraire à l’Université de Lausanne et figure de la communauté portugaise en Suisse romande. On y apprend comment lire un contrat de location, comment constituer un dossier administratif, comment écrire une lettre officielle. Ceux qui maîtrisent déjà le français aident les autres. L’entraide est quotidienne, presque spontanée.

La Chambre de Commerce Suisse-Portugal recense 74 associations liées au Portugal en Suisse à la fin de l’année 2024. Dans le canton de Genève comme ailleurs, elles couvrent un large éventail: culture, sport, vie sociale, éducation, économie, religion, politique. Leur but, quel que soit leur domaine d’action: tisser une identité collective, garder vivant le lien avec le Portugal et inscrire cette mémoire dans l’histoire de Genève. Mais certaines vont plus loin encore: elles font vivre une mémoire plus sensible, celle de la dictature et de la Révolution des Œillets. C’est le rôle qu’a choisi de jouer l’Association 25 Avril Genève.

À mesure que la migration s’amplifie dans les années 1980 et 1990, les associations se multiplient. À la fin des années 1990, on en compte environ 200 en Suisse, réunies au sein d’une fédération basée à Renens. La Suisse romande, et Genève en particulier, concentre alors la majorité de la population portugaise. Si la Fédération défend les intérêts de la diaspora auprès des autorités portugaises et suisses, la plupart des structures locales deviennent avant tout des lieux de convivialité : on y retrouve les odeurs et les saveurs du pays, on y parle la langue, on y joue aux cartes, on y pratique la danse folklorique, on y célèbre des fêtes religieuses et profanes. Ces espaces recréent un Portugal miniature au cœur de Genève.

Très vite, cette convivialité se double d’un rôle d’intégration. Les associations deviennent des médiatrices entre la communauté portugaise et les institutions locales. Certaines prennent même un tournant résolument médiatique, à l’image de Radio Arremesso. Créée il y a quatorze ans, cette radio associative privée émet 24 heures sur 24 en langue portugaise. « On fait en sorte qu’il y ait une promotion et une diffusion de la culture et de la musique », explique Ilídio Morgado, membre de la direction. Mais l’enjeu dépasse largement le divertissement : Radio Arremesso informe, relie, oriente. Elle agit comme une plateforme de dialogue et de participation citoyenne.

ADTPG, Genève. Soirée «baile-karaoké» : musique, convivialité et repas, avec Carlos Esteves, oct. 2025. © Publication Facebook ADTPG

Avec 30 000 et 35 000 auditrices et auditeurs par mois, la radio est devenue un pilier de la communauté portugaise en Suisse et un relais d’informations important pour les autorités. « Chaque fois qu’il y a une initiative du gouvernement portugais ici, ils nous appellent pour faire arriver l’information à la communauté », explique Ilídio Morgado. La station est également présente lors d’événements officiels ou de rencontres organisées par les institutions genevoises et fédérales. Elle remplit ainsi un rôle de médiation culturelle et administrative, tout en renforçant le sentiment d’appartenance.

L’impact de Radio Arremesso se mesure aussi à son succès lors des rassemblements populaires. Le 10 juin 2025, lors de la fête nationale du Portugal, la radio parvient à réunir près de 22 000 auditrices et auditeurs à Genève, un record qui témoigne de la vitalité de la communauté. « Ce qu’on recherche, c’est que la radio soit un lien entre les amis, les familles et le Portugal », résume Morgado.

Aujourd’hui, les associations portugaises doivent toutefois composer avec un nouveau contexte. La troisième génération est plus mobile, plus connectée, parfois moins attachée aux formes traditionnelles du lien communautaire. Les besoins changent, les pratiques évoluent, et les associations historiques s’interrogent : comment continuer à transmettre, à rassembler, à rester pertinentes ?

Fanion de l’Association des Portugais de Genève (APG), fondée en 1966 et première association portugaise recensée en Suisse. L’association, née dans l’exil, s’investit dans les activités sportives, notamment le football. © Collection privée de José Tavares

Si leur forme se transforme, leur mission demeure. Ces lieux créés par et pour les migrantes et migrants restent des espaces de solidarité, de transmission et de mémoire. Des lieux qui racontent une histoire collective, celle d’une diaspora qui, depuis plus d’un demi-siècle, façonne discrètement mais profondément la vie sociale et culturelle de Genève.

À l’Association démocratique des travailleurs portugais de Genève (ADTPG), l’associatif passe aussi par la table: « rancho no pote» Mirandela comme plat du jour, janv. 2026. © Publication Facebook ADTPG

Mauro Bento

Mauro Bento est membre de la direction de l’Association 25 Avril Genève. Il analyse ici l'importance de commémorer la fin de la dictature portugaise tout en observant les mutations profondes du tissu associatif à Genève.

Mauro Bento membre de la direction de l’Association 25 Avril Genève © Mauro Bento

Quand et comment est apparue l’Association 25 Avril Genève ?

Mauro Bento : Née en avril 2004, pour les 30 ans de la Révolution des Œillets, l’association s’est donné une mission claire : garder vivante la mémoire de la lutte contre la dictature, de la Révolution elle-même et de ses liens avec l’émigration portugaise.

C’est une association qui a quand même une charge politique assez importante. Donc, ce n’est pas par hasard qu’on existe depuis 20 ans. Pendant ces 20 ans, il y a eu divers changements de personnel, mais l’association existe toujours parce qu’il y a ce socle commun : les valeurs d’avril, les valeurs de la révolution portugaise et essayer de perpétuer ce moment de l’histoire qui nous unit.

Marquer ce jour-là, faire une fête, faire une soupe, boire un verre et chanter ensemble : cela permet de signaler l’importance qu’a eue cette date-là. Parce qu’aujourd’hui, vous ne savez sûrement pas, mais on essaye de mettre le 25 novembre 1975 au même niveau que le 25 avril 1974. Le 25 novembre 1975, c’est le coup d’arrêt du processus révolutionnaire. Je peux vous dire que moi, je ne fêterai jamais le 25 novembre, par contre je vais faire en sorte de continuer à fêter le 25 avril.

Certaines associations peinent à rassembler au-delà du cercle portugais. Et c’est tout le défi aujourd’hui : comment élargir le public, renouveler les forces vives, continuer à exister dans une société qui change ?

Mauro Bento : Je pense qu’au début des années 2000, il y avait un tissu associatif portugais qui était bien plus large que celui qui existe aujourd’hui. Ce que je peux vous dire, c’est que l’immigration portugaise a évolué. Mais elle a évolué comme tous les mouvements migratoires. Et le besoin de se rassembler uniquement en tant que Portugaises et Portugais est moins présent à mon avis qu’il y a 30 ans.

Pourquoi ? On pourrait mettre ça sur le compte de l’évolution de la société, sur une immigration des membres de la communauté qui sont moins enclins à se dire : « On se met ensemble juste parce qu’on est Portugais. » Et dans une société qui est de plus en plus individualiste, est-ce que ce besoin de se rassembler est toujours aussi présent ? Moi, j’ai l’impression que non.

En 25 ans en Suisse, quelque 130 associations portugaises ont cessé leur activité. Une chute marquée. Comment l'expliquer ?

Mauro Bento : Le gros de la migration portugaise arrive du milieu des années 1980 jusqu’à la fin des années 1990. À cette époque-là, c’était une immigration purement économique. Et quand on arrive en Suisse avec un bagage socio-culturel assez bas, l’intégration devient plus compliquée. Donc, le besoin de se rassembler entre pairs dans des associations est plus présent. Aujourd’hui, il y a des immigrées et immigrés portugais de première génération qui sont médecins ou architectes, alors que dans les années 1990, ces gens-là ne migraient pas parce qu’ils avaient toutes leurs chances au Portugal.

Et en plus de ça, les migrantes et migrants de la première génération des années 1980 ont eu des enfants. Et leurs enfants sont des Suisses d’origine portugaise ou des Portugaises et Portugais nés en Suisse. Ces gens ont moins besoin de se retrouver à l’intérieur d’associations parce qu’ils ont d’autres endroits dans lesquels ils peuvent socialiser, sans forcément la nécessité de se retrouver dans la communauté d’origine.

À l’Espaço Lusófono Laços, lancement du livre Quase Pele, de Ana Casanova, avec l’Association Mulher Migrante: un exemple d’associations qui font vivre culture et engagement à Genève, mai 2022. © Publication Facebook Espaço Lusófono Laços