


9.Science, innovation et internationalisation
Science, innovation et internationalisation
Pendant longtemps, l’histoire de la migration portugaise à Genève s’est racontée à travers les chantiers, les couloirs des hôpitaux, les cuisines des restaurants ou les appartements des familles genevoises. Saisonniers du bâtiment, femmes de ménage, employées et employés de la restauration ou de l’économie domestique ont façonné, souvent dans l’ombre, une part décisive du paysage social et économique du canton.
Depuis une vingtaine d’années, une autre réalité s’impose pourtant, moins visible mais tout aussi structurante : celle des scientifiques, ingénieures et ingénieurs, chercheuses et chercheurs portugais qui ont fait de Genève – et du CERN en particulier – leur laboratoire d’avenir. Une migration qualifiée, plus récente, qui s’est accélérée à la faveur de la crise de 2008, quand une génération de jeunes diplômés s’est retrouvée à court de perspectives au Portugal.

José Mariano Gago (1998), physicien et ministre portugais, artisan de l’internationalisation de la science portugaise et de son ancrage au CERN, ouvrant une passerelle durable vers Genève. © Luísa Ferreira.
À Lisbonne, Porto ou Coimbra, ils et elles avaient brillamment terminé leurs études, misé sur la recherche, l’ingénierie, la santé ou les technologies de pointe. Puis la crise financière, devenue crise sociale, les a rattrapés. Les postes se sont raréfiés, les salaires ont stagné, la précarité s’est installée. Beaucoup racontent la même scène : un moment où il a fallu choisir entre patienter indéfiniment dans l'espoir d'une titularisation ou tenter sa chance ailleurs.
« Les jeunes qualifiés ne trouvaient plus de grandes opportunités de travail au Portugal. Elles et ils ont dû commencer à chercher à l’étranger », résume Paulo Gomes, physicien au CERN. La Suisse, avec ses centres de recherche, son secteur pharmaceutique, ses hôpitaux universitaires et ses organisations internationales, apparaît alors comme un horizon possible. La mobilité s’intensifie, les trajectoires se croisent. Genève devient l’un de ces lieux où se recomposent les biographies de jeunes Portugaises et Portugais hautement formés, à la recherche de conditions de travail et de recherche à la hauteur de leurs compétences.
C’est dans ce contexte qu’est née, en 2020, l’AGRAPS – Associação dos Graduados Portugueses na Suíça. Le moment est paradoxal : la planète est à l’arrêt, les frontières se ferment, les contacts se réduisent aux écrans. Mais pour Paulo Gomes (président de l’AGRAPS) et quelques collègues, c’est justement le temps de structurer ce qui, jusqu’alors, existait de manière diffuse.
Inspirés par l’exemple d’associations similaires aux États-Unis, au Royaume-Uni, en France ou en Allemagne, ils décident de créer un espace où cette diaspora qualifiée pourrait se retrouver, échanger, se rendre visible. L’AGRAPS démarre autour d’un noyau de physiciennes, de physiciens, d’ingénieures et d’ingénieurs, souvent liés au CERN, avant de s’élargir. « Les profils sont très variés. Il y a des collègues au CERN, dans les organisations internationales, dans l’industrie de la pharma et de la chimie, à Zurich, à Bâle… Il y a plusieurs branches », explique Paulo Gomes.

José Medeiros Ferreira, ministre des affaires étrangères, signe l’adhésion du Portugal au Conseil de l’Europe (Strasbourg, 1976): de l’exil genevois aux grandes scènes internationales. © Editorial Bizâncio
Aujourd’hui, l’association compte une soixantaine de membres actifs et reste en lien avec près de 150 personnes. Derrière les chiffres, se dessine une mosaïque de parcours : doctorants, postdocs, ingénieures de haut niveau, médecins, spécialistes en data ou en finance scientifique. Autant de trajectoires qui disent la diversité des voies de la mobilité portugaise contemporaine.
Dès le départ, l’enjeu est clair : pas question de fonder un club élitiste réservé à quelques diplômés prestigieux. L’AGRAPS se veut un lieu de circulation, où les générations et les milieux se rencontrent. Les événements organisés à Genève ou ailleurs en Suisse mélangent chercheuses et chercheurs du CERN, professionnels de l’industrie pharmaceutique, employées et employés d’organisations internationales, mais aussi membres d’associations portugaises plus anciennes.
Les dîners, les apéritifs de réseautage ou les rencontres thématiques deviennent ainsi des espaces de sociabilité essentiels. On y parle projets scientifiques, bien sûr, mais aussi logement, scolarisation des enfants, démarches administratives ou nostalgie du pays. Surtout, l’association se donne une mission de transmission : rapprocher la science des plus jeunes, montrer que les trajectoires universitaires et scientifiques sont à portée de main pour les enfants de la diaspora, souvent socialisés dans un imaginaire où le « bon emploi » reste celui qui garantit la stabilité, pas forcément celui qui mène à un accélérateur de particules.
« Les jeunes qualifiés ne trouvaient plus de grandes opportunités de travail au Portugal. Elles et ils ont dû commencer à chercher à l’étranger. »
Au fil des années, l’AGRAPS a aussi contribué à tisser un réseau de liens entre la diaspora scientifique et les institutions portugaises. L’ambassade du Portugal à Berne, les consulats de Genève et Zurich, la mission permanente auprès des Nations Unies, mais aussi le ministère des Affaires étrangères ou le ministère portugais en charge de la science à Lisbonne, entrent dans ce jeu de relations croisées.
Les visites officielles de ministres ou de secrétaires d’État à Genève deviennent autant d’occasions de rencontres avec la communauté portugaise du CERN. Sur le site de Meyrin, on compte aujourd’hui environ 150 Portugaises et Portugais travaillant sur de longues périodes, auxquels s’ajoute une centaine de collaboratrices et collaborateurs issus d’universités partenaires. Au-delà des chiffres, l’enjeu est symbolique : montrer que les travailleuses et travailleurs portugais participent aussi à la grande aventure scientifique contemporaine.
Dans les récits de cette diaspora scientifique, un nom revient souvent : celui de José Mariano Gago. Physicien des particules, ministre de la Science et de la Technologie entre 1995 et 2002, puis ministre de la Science, de la Technologie et de l’Enseignement supérieur entre 2005 et 2011. Il a été l’une des figures clés de l’internationalisation de la science portugaise.
Pour Paulo Gomes, il n’est pas seulement un nom dans les manuels : c’est d’abord un professeur. « Déjà, il a été mon professeur en première année à l’université, puis à d’autres occasions. Il était très intelligent, très attachant », raconte-t-il. À la fin de ses études, c’est Gago qui l’invite, avec un collègue, à venir au CERN « essayer » la vie de chercheur dans ce temple de la physique des particules. L’essai se transformera en une carrière au sein de l’institution.
Mariano Gago a créé le premier groupe portugais en physique des particules expérimentale et a joué un rôle central dans l’entrée du Portugal au CERN en 1986. Il a surtout ouvert une brèche : « Il a éveillé les gens au besoin des collaborations internationales, à l’idée qu’on ne pouvait pas faire de la science en restant enfermés dans de petits laboratoires », résume Gomes. L’arrivée de dizaines de chercheuses et chercheurs portugais à Genève, aujourd’hui encore, prolonge cet héritage.
Si l’histoire de cette diaspora scientifique se nourrit de réussites et de trajectoires inspirantes, elle reste aussi traversée par des tensions et des renoncements. Quitter le Portugal n’est pas un geste neutre. Derrière chaque départ, il y a des parents, des amies et des amis, des paysages, une langue au quotidien. Beaucoup gardent l’idée qu’ils «reviendront un jour».

Sofia Lopes Borges, doctorante en histoire contemporaine à l’UNIGE : trajectoire entre Lisbonne et Genève, ancrée dans des réseaux internationaux, où recherche et création circulent à l’échelle globale. © Sofia Lopes Borges
Mais plus les années passent, plus l’équation se complique. Les salaires, les conditions de travail et de recherche jouent largement en faveur de la Suisse ou d’autres pays européens. Les retours définitifs restent difficiles à organiser, même lorsque l’attachement au pays reste fort. La migration qualifiée, en ce sens, n’est pas seulement une promesse d’ascension sociale : c’est aussi un pari permanent entre stabilité, carrière et désir de « chez soi ».
À Genève, la présence portugaise ne se résume donc plus aux clichés du passé. Des chantiers aux laboratoires, des cuisines de restaurants aux salles blanches de la pharma, c’est toute une palette de métiers et de niveaux de qualification qui coexistent désormais.
Dans les couloirs du CERN, dans les bureaux vitrés des organisations internationales, dans les services de recherche des hôpitaux ou les sièges d’entreprises de haute technologie, une diaspora qualifiée, discrète mais influente, contribue à faire rayonner la science portugaise bien au-delà des frontières nationales. Ces nouvelles générations apportent avec elles une image différente du Portugal : celle d’un pays capable de former des chercheuses et chercheurs à la pointe, des ingénieures et ingénieurs de rang international, des professionnels à l’aise dans les grands réseaux scientifiques mondiaux – sans pour autant renoncer à leur langue, à leurs liens familiaux, ni à la mémoire collective de celles et ceux qui, avant eux, ont construit une autre page de l’histoire portugaise à Genève.
Paulo Gomez
Témoignage de Paulo Gomes, physicien au CERN et président de l’AGRAPS (Association des Gradués Portugais en Suisse).
« Quand j'étais en dernière année à l'université, Mariano Gago nous a invités un collègue et moi à venir au CERN essayer, voir si on aimait le CERN et si le CERN nous aimait. Et puis, ça s'est bien passé et on est resté accrochés.
Mariano Gago a créé le premier groupe portugais en physique de particules expérimentales, parce qu'il y avait un petit groupe aussi en physique théorique. Et c'était lui aussi qui, après, a développé la science en Portugal comme ministre de la Science. Donc, il a inspiré beaucoup de monde pour le développement de la science au Portugal. »

Paulo Gomes, physicien au CERN et président de l’Associação dos Graduados Portugueses na Suíça (AGRAPS). Il fédère la diaspora scientifique portugaise à Genève et renforce les passerelles de recherche avec le Portugal. © Miguel Valle de Figueiredo
















