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Nouvelles migrations

Depuis quelques années, un autre visage de la migration portugaise se fait davantage voir, sans effacer les réalités héritées des décennies précédentes. Loin des seules figures de l’ouvrier du bâtiment ou de l’employée de maison, une génération de jeunes diplômés, plurilingues et mobiles, s’installe aujourd’hui dans les laboratoires, les bureaux d’ingénierie, les hôpitaux ou les services informatiques.

Métiers de la recherche, des soins, de l’ingénierie ou entrepreneuriat : ces nouvelles et nouveaux venus prolongent une histoire migratoire commencée il y a plus d’un demi-siècle, mais la réinventent à leur manière. Elles et ils traversent les frontières avec une facilité inédite, sans toujours s’installer pour la vie, souvent tiraillés entre plusieurs pays, plusieurs langues, plusieurs appartenances.

Vera Correia, assistante de gestion financière  à Genève : migration portugaise qualifiée,  mobile et plurilingue, qui élargit les profils  de la diaspora. © Miguel Valle de Figueiredo

Pour comprendre cette évolution, il faut d’abord rompre avec l’idée d’une communauté unique et homogène. Comme le soulignent plusieurs spécialistes des mobilités portugaises, la tentation des raccourcis (du « saisonnier » au « chercheur ») masque une diversité de profils et de parcours. C’est ce que rappelle Leonor Esteves, Consule générale du Portugal à Genève. À ses yeux, la pluralité des trajectoires est essentielle.

« Avant tout, la communauté portugaise en Suisse n’est pas une communauté égale, elle est en réalité hétérogène »

Insiste Leonor Esteves

Différentes vagues migratoires – années 1980, années 1990, puis après 2002 avec la libre circulation entre la Suisse et l’Union européenne – ont fait coexister plusieurs générations, chacune avec ses repères, ses attentes et sa manière d’habiter le pays.

Les premières générations arrivent dans un contexte de travail saisonnier, souvent dans la construction, l’agriculture, l’hôtellerie ou la restauration. Imprégnées de l’idée du retour, elles vivent longtemps avec un pied ici, un pied là-bas, projetant leur avenir au Portugal, même lorsqu’elles finissent par rester en Suisse. Cette présence, largement tournée vers le pays d’origine, nourrit l’image d’une communauté jugée « discrète », peu visible dans l’espace public.

Cette réputation de retenue, Leonor Esteves la nuance avec clarté. Selon elle, réduire les Portugaises et Portugais à une communauté peu impliquée dans la vie publique suisse est au mieux approximatif. Les premières et les premiers arrivants se montrent peut-être moins présents dans les partis ou les institutions politiques helvétiques, mais ils participent activement à la vie sociale et économique du pays, par le travail, l’intégration dans les quartiers, l’engagement dans les associations.

À leurs côtés, une « deuxième génération » a grandi, née ou arrivée très jeune en Suisse. Ces enfants de migrantes et migrants ont fréquenté l’école helvétique, noué des amitiés avec des Suisses et des camarades d’autres origines, adopté plus aisément les codes et les valeurs du pays. Beaucoup possèdent aujourd’hui la double nationalité et s’engagent dans la vie associative, syndicale, parfois politique. Pour elles et eux, la Suisse n’est pas seulement un lieu de travail : c’est un espace de citoyenneté.

Bruno da Silva, plus jeune maire du canton de Genève (Thônex): d’un héritage familial de migration au service public local, il incarne une génération qui transforme l’ancrage en engagement civique. © Miguel Valle de Figueiredo

À cette mosaïque s’ajoute, plus récemment, ce que la Consule générale décrit comme une vague de migrations hautement qualifiées. Il s’agit de jeunes adultes arrivés à la faveur de la crise économique et financière qui a durement frappé le Portugal entre 2010 et 2014, puis dans les années qui ont suivi. Diplômes d’universités portugaises en poche, elles et ils poursuivent parfois un doctorat ou un postdoctorat, ou viennent occuper des postes spécialisés dans un marché suisse demandeur de compétences. Parfois, un phénomène de déqualification s’opère toutefois, car le fait d’être diplômé ne garantit pas que l’on trouve un emploi en Suisse correspondant à son niveau d’études.

« Beaucoup sont venus lors de la crise, avec des conséquences financières très fragiles, rappelle Leonor Esteves. Elles et ils sont souvent diplômés au minimum de niveau universitaire et, par leurs hautes qualifications, ont un rapport au monde et à la politique tout à fait différent des premières générations. » Ces nouvelles et nouveaux arrivants participent plus facilement à la vie sociopolitique suisse, exercent leur droit de vote dès qu’ils le peuvent, s’investissent dans des collectifs ou des causes qui dépassent le strict cadre de la communauté d’origine.

Ce glissement se traduit concrètement dans la carte des métiers. Les Portugaises et Portugais ne se limitent plus aux secteurs historiquement associés à leur immigration – construction, agriculture, hôtellerie saisonnière, restauration – bien que ces secteurs restent centraux. Désormais, on les retrouve dans l’ingénierie, l’architecture, l’informatique, la santé, la banque, l’administration, et dans des formes plus diverses de services qualifiés et intermédiaires.

Cette diversification des parcours professionnels reflète à la fois l’élévation générale du niveau de formation au Portugal et la demande spécifique du marché suisse. Elle brouille les représentations héritées : à l’image du maçon ou de la femme de ménage s’ajoutent celle du développeur, de l’infirmière et de la médecin, de l’architecte ou de la cadre dans une grande entreprise.

Ana Vieira Leite, soprano formée à Genève: carrière entre Suisse et scènes européennes majeures, où la musique fait passerelle. Une autre manière de migrer, entre projets, langues et appartenances © SPinto/Gazeta Lusófona

Ces profils arrivés récemment partagent plusieurs caractéristiques : un niveau d’éducation élevé, une plus grande flexibilité professionnelle et une maîtrise étendue des langues. La plupart parlent le français, souvent l’anglais, parfois l’allemand ou une autre langue étrangère.

« Ces caractéristiques leur permettent une plus grande mobilité et une meilleure intégration sociale et professionnelle, explique la Consule générale. Ils peuvent changer de profession plus facilement, ils évitent plus aisément l’enfermement. Ils sont plus ouverts, ils ont des amis suisses. » Leonor Esteves raconte d’ailleurs, non sans sourire, avoir elle-même rapidement tissé des liens d’amitié en deux ans de présence à Genève.

Cette mobilité n’est pas seulement symbolique. Elle s’incarne aussi dans la circulation constante entre les deux pays. Les liaisons aériennes fréquentes – plusieurs vols quotidiens entre la Suisse et le Portugal – rendent possibles des allers-retours réguliers. Certains vivent et travaillent une partie de la semaine à Genève, puis repartent quelques jours au Portugal, brouillant encore un peu plus la frontière entre « ici » et « là-bas ».

Reste une constante, que la Consule générale ne cherche pas à édulcorer : le moteur principal de cette nouvelle migration reste encore économique. Les jeunes diplômés portugais sont attirés par des perspectives de carrière et de salaire qu’ils ne trouvent pas toujours dans leur pays d’origine.

La Suisse offre un marché du travail dynamique, notamment dans des secteurs comme l’ingénierie, la santé, les technologies de l’information. À cela s’ajoutent un système de santé et d’éducation de qualité, un environnement politique stable, des possibilités de progression professionnelle. Autant de raisons qui incitent ces personnes diplômées à franchir le pas, au moins pour quelques années.

Mais partir ne signifie pas renoncer. Beaucoup continuent à entretenir un lien fort avec le Portugal, qu’il s’agisse de projets de retour à long terme, d’engagements transnationaux, ou simplement de la volonté de contribuer, à distance, au développement de leur pays.

Au final, parler aujourd’hui de « la communauté portugaise en Suisse », c’est accepter de tenir ensemble ces différentes réalités : les ouvriers arrivés il y a quarante ans avec un contrat saisonnier en poche, les enfants devenus citoyens suisses, les jeunes chercheuses, ingénieures ou les soignants qui jonglent entre plusieurs pays et plusieurs langues.

Loin d’une image figée, cette présence se recompose en permanence. Parfois peu visible dans l’espace public, parfois très audible, elle dessine un Portugal en mouvement, qui s’exporte sous des formes multiples et s’inscrit de plus en plus dans les réseaux professionnels, sociaux et politiques de la Suisse contemporaine.