


10.Église et communauté religieuse
Église et communauté religieuse
Quand on arrive loin de chez soi, certains repères prennent une importance inattendue : une habitude, une pratique, parfois un lieu. Pour beaucoup de Portugaises et Portugais arrivés dans le canton de Genève depuis les années 1960, cette force a pris la forme d’un lieu bien particulier : l’Église. Pas seulement une église de quartier, mais un repère dans la ville, un espace où l’on trouvait une langue familière, une main tendue, un mode d’emploi pour survivre loin de chez soi.
À Genève, l’Église Sainte-Clotilde a incarné cette présence. Une porte ouverte à toute heure, des bancs où l’on pouvait se poser, des voix qui murmuraient un portugais réconfortant dans un quotidien dominé par l’incertitude. Trouver un logement, comprendre la bureaucratie locale, décrocher un emploi, garder un lien avec le Portugal : l’Église a longtemps été ce point d’appui indispensable pour une population arrivée souvent sans ressources, parfois clandestinement, presque toujours dans l’urgence.
« L’Église, c’était le lieu pour s’informer. Pour apprendre la langue. Pour comprendre comment vivre ici. »
Le père Miguel Dalla Vecchia connaît bien ces récits-là. Italo-brésilien, membre d’une congrégation dédiée aux personnes migrantes, il porte lui-même une identité tissée de passages et de frontières franchies. « Nous sommes une congrégation qui accompagne celles et ceux qui arrivent, qui cherchent leur place. Nous sommes nous-mêmes des migrants, alors nous comprenons », explique-t-il.
Lorsqu’il évoque les Portugaises et Portugais des années 1960 et 1970, le Padre Miguel rappelle un contexte que Genève préfère parfois oublier : des hommes et des femmes qui arrivaient de nuit, par les montagnes, parfois à pied, souvent sans papiers. Sans argent, sans repères, sans langue. L’Église devenait alors bien plus qu’un lieu de prière : un guichet social improvisé, une école de français, un relais pour trouver du travail, un espace culturel où circulaient les informations, les petites annonces, et même, autrefois, une radio, un cinéma, des revues venues du pays.
« L’Église, c’était le lieu pour s’informer. Pour apprendre la langue. Pour comprendre comment vivre ici. Les gens demandaient où trouver une maison, où chercher du travail… On n’a pas toutes les réponses, mais on sait où elles se trouvent », raconte-t-il. Pour le Padre Miguel, un principe demeure central : la langue comme porte d’entrée. « La langue, c’est ce qui permet d’aller vers les autres. Quand on la maîtrise, on s’insère naturellement. On découvre la culture, les codes. On ne reste pas entre nous. »

Église Sainte-Clotilde (La Jonction), port d’attache de la communauté catholique lusophone depuis des décennies. Messes en portugais et lieu d’accueil pour s’orienter et pour l’entraide. © Valerio Simoni
Aujourd’hui, les personnes immigrées portugaises n’arrivent plus clandestinement, et leurs conditions matérielles sont souvent plus favorables. Les générations ont changé, les familles se sont installées durablement, les enfants sont devenus bilingues et les mariages mixtes se sont multipliés. Mais la dimension linguistique reste au cœur de la mission de l’Église.
La messe dominicale se célèbre toujours en portugais — un choix affectif autant que culturel. Mais les célébrations familiales, elles, s’ouvrent au bilinguisme, parfois au trilinguisme. « Les familles sont mélangées. Les enfants parlent français. Il faut que tout le monde se sente accueilli », explique le prêtre.
Accompagner cette communauté lui demande de naviguer entre pays, entre cultures, entre histoires individuelles parfois lourdes. « Être prêtre pour des personnes migrantes signifie être migrant avec eux. On comprend ce que c’est de laisser une maison, une famille, un pays. Cela nous ouvre le cœur. Cela nous rend plus proches. »
Dans son discours, rien de nostalgique. Au contraire : son regard est celui d’un homme qui voit une communauté avancer, se transformer, s’ancrer dans une société genevoise qui, elle aussi, évolue.
L’Église Sainte-Clotilde accueille environ 950 enfants pour le catéchisme. Le profil des familles a changé : des parents installés depuis longtemps, des jeunes genevois d’origine portugaise, mais aussi de nouvelles et nouveaux arrivants venus du Portugal, du Brésil, du Cap-Vert ou d’Angola. La communauté lusophone est plurielle, multiple et diverse.

Après la messe dominicale à Sainte-Clotilde, des fidèles prient devant Nossa Senhora de Fátima, figure majeure du catholicisme portugais et repère affectif de la diaspora. © Valerio Simoni
Les catéchistes, jeunes et moins jeunes, accompagnent les enfants dans les deux langues. Et les discussions débordent largement des enseignements religieux. On parle des votations à venir, de la citoyenneté, du vivre ensemble. « Participer à la vie publique, c’est une part de l’intégration. Il faut mobiliser les gens. Beaucoup viennent d’une culture où l’on votait peu. Alors on les encourage : allez-y, informez-vous, choisissez », explique le Padre Miguel.
Pour lui, la transmission n’est pas un repli identitaire. C’est au contraire un aller-retour nécessaire : préserver une culture, un imaginaire, une langue, tout en s’insérant pleinement dans la société genevoise.
« Il ne faut pas rester entre nous », insiste le prêtre. Il voit dans les associations portugaises (folkloriques, sportives, musicales) non pas des cocons communautaires, mais des ambassadeurs culturels. « Ces groupes existent pour aller vers les autres. Pour montrer la richesse de la culture portugaise. Pour participer aux fêtes, aux événements genevois. C’est une façon de transmettre, mais aussi de s’ouvrir. »
Dans cette vision, l’Église n’est plus une frontière entre « le pays d’origine » et « le pays d’accueil », mais une passerelle vivante, une interface culturelle et humaine.
Ce que raconte le parcours du Padre Miguel, c’est une histoire collective faite d’efforts, de solidarités et de transformations. Une histoire où l’Église a été tour à tour refuge, école, bureau d’orientation et espace communautaire. Aujourd’hui encore, elle reste un lieu de rencontres : entre générations, entre langues, entre mémoires et projets.
Alors que les flux migratoires portugais évoluent et que de nouvelles tendances apparaissent, la paroisse Sainte-Clotilde continue de jouer un rôle discret mais essentiel : celui de maintenir un fil entre les personnes et entre les mondes.
















