Lieu n°Exil et politique

2.Exil et politique

Exil et politique

À partir des années 1960, Genève devient un refuge inattendu pour une génération d’exilées et d’exilés portugais fuyant l’autoritarisme du régime de Salazar. Depuis les années 1930, la Suisse entretient avec Lisbonne une relation diplomatique jamais rompue, même au cœur des années sombres de la Seconde Guerre mondiale. Mais à mesure que la contestation grandit au Portugal et que les guerres coloniales s’intensifient, la cité du bout du lac voit arriver une nouvelle vague de jeunes hommes et femmes, souvent déterminés, parfois perdus, toujours marqués par la peur.

Le Portugal vit alors sous l’Estado Novo, régime répressif qui fige la société dans une rigidité sociale et politique extrême. À partir de 1961, les guerres coloniales en Angola, au Mozambique et en Guinée-Bissau aggravent la tension. Entre 1958 et 1973, près de 900 000 Portugaises et Portugais quittent leur pays, un exode massif, motivé autant par la misère que par la volonté d’échapper à la mobilisation militaire.

Affiche du Collectif Europe-Afrique dénonçant la guerre coloniale portugaise et appelant à la reconnaissance de la GuinéeBissau (9–16 déc. 1973). © Archives contestataires

C’est dans ce contexte qu’Antonio da Cunha franchit la frontière suisse le 12 avril 1972, jour de ses vingt ans. Comme nombre d’autres, il arrive avec très peu de moyens, porté par la seule certitude que rester au Portugal signifierait la prison ou la guerre. À Genève, il découvre un petit milieu de personnes exilées déjà organisées : étudiantes expulsées, militants pourchassés, personnes intellectuelles dissidentes. Elles et ils sont quelques milliers seulement dans toute la Suisse, mais forment les premiers noyaux d’une communauté bientôt appelée à s’élargir.

La Suisse n’accorde pas automatiquement, ni facilement, un statut de réfugié politique. Quelques figures de l’exil l’obtiennent, mais beaucoup restent dans une zone grise, avec la précarité administrative et la crainte du renvoi. 

Pour ces nouvelles et nouveaux arrivants, la Suisse n’accorde pas automatiquement, ni facilement, un statut de réfugié politique. Quelques figures de l’exil l’obtiennent, mais beaucoup de personnes restent dans une zone grise, souvent assimilées à des migrants économiques, avec la précarité administrative et la crainte du renvoi. Et lorsque ce statut est accordé, il peut aussi exposer à davantage de contrôle et, en principe, limiter l’engagement politique, ce qui pousse nombre d’exilées et d’exilés à la discrétion.

Mais Genève, avec son université, ses milieux syndicaux, ses églises et ses organisations internationales, offre de réels espaces d’expression. Les premières associations estudiantines portugaises se structurent. Elles organisent des débats et des conférences et produisent des publications. La revue Polémica nourrit la réflexion politique ; des groupes militants se mobilisent, notamment après l’assassinat d’Amílcar Cabral en 1973, figure emblématique des luttes anticoloniales.

Rapidement, ces personnes intellectuelles exilées tissent des liens avec les travailleuses et travailleurs portugais saisonniers, soumis à des conditions extrêmement dures. L’Association des Portugais de Genève devient un lieu central, où se croisent étudiants engagés et ouvriers portugais. On y donne des conférences, on y joue au théâtre… et même au football, prétexte à diffuser idées, revues et solidarité.

Détail de la couverture du journal O Emigrante (organe interne de l’Associação Democrática dos Trabalhadores Portugueses) n° 10, janvier–février 1976. © Archives contestataires

Autour de ces activités émerge le « Groupe de Genève », constellation de personnes exilées qui, après la chute de la dictature, jouera un rôle majeur dans le Portugal démocratique. José Medeiros-Ferreira rédige depuis Genève un texte visionnaire qui anticipe les trois piliers révolutionnaires : démocratiser, décoloniser, développer. Le psychiatre Eurico Figueiredo, formé aux HUG, introduira les premiers centres de jour au Portugal. Le sociologue António Barreto, devenu ministre, fait de l’émigration un objet d’étude majeur. Et Ana Benavente, formée à Genève, jouera plus tard un rôle clé dans l’éducation au Portugal. Quelques années plus tard, José Mariano Gago et Lucília Salgado enseignent à l’Université ouvrière de Genève avant de devenir des figures centrales de la politique scientifique portugaise.

« Tous les cafés avaient une salle arrière où on pouvait se réunir et c’est dans ces salles qu’on faisait nos réunions de comité. »

Ana Benavente

Tout bascule en avril 1974. Le « 25 avril », révolution pacifique menée par le Mouvement des forces armées, renverse en une nuit un demi-siècle d’autoritarisme. Dans le canton de Genève, l’émotion est immense : les personnes exilées envahissent les rues lors du 1er mai, entourées d’ouvriers portugais qui, pour la première fois, osent se montrer publiquement. On rit, on applaudit, on brandit des pancartes. L’histoire s’ouvre soudain. 

Mais l’euphorie laisse rapidement place à la question du retour. Beaucoup rêvent de rentrer reconstruire le pays. Pourtant, le Portugal s’enfonce dans une crise économique profonde. Certains y retournent, d’autres restent à Genève, y construisant leur vie, leurs familles et leurs institutions.

De ces années d’exil, il demeure une empreinte durable : celle d’une génération qui, depuis un canton-refuge, a participé à la lutte contre la dictature, tissé des solidarités inédites et contribué, de loin et de près, à la démocratisation du Portugal.

Ana Benavente

Ana Benavente s'est formée à l’Université de Genève avant d'occuper plus tard le poste de secrétaire d’État à l’Éducation au Portugal. Au début des années 1960, elle fuit la dictature portugaise pour s'installer à Genève.

Ana Benavente au Secrétariat d’État à l’Émigration, Lisbonne, 1974. Intervention sur les travailleurs « saisonniers » en Suisse, lors du Ier «Encontro Nacional da Emigração», dans la foulée du 25 avril. © Editorial Bisâncio

Vous avez fui le Portugal pour Genève au début des années 1960 avec votre mari. Pouvez-vous nous en parler ?

Ana Benavente : Nous avions décidé qu’il n’irait pas à la guerre coloniale parce que c’était une guerre injuste. C’était affreux de voir ces garçons qui venaient de l’intérieur du pays, qui croyaient servir la patrie. Et ensuite on voyait ces mères habillées en noir qui recevaient une médaille et qui ne voyaient plus jamais leurs enfants. Là, on a décidé qu’on partirait. J’avais une amie qui était partie l’année d’avant à Genève parce que son mari appartenait au parti communiste, et ils s’étaient mariés à Genève. Elle m’a dit : « Venez ici parce que j’ai trouvé un boulot pour toi. »

Vous étudiez à l’Institut Jean-Jacques Rousseau tout en enchaînant les petits boulots. Très vite, vous vous engagez dans la vie militante (réunions dans les cafés, actions symboliques, accueil de réfugiés). Pouvez-vous nous raconter cette période ?

Ana Benavente : On allait peindre les murs des consulats. On recevait chez nous, par exemple, des Basques ou tous ceux qui cherchaient refuge en provenance de pays sous dictature. Tous les cafés avaient une salle arrière où on pouvait se réunir et c’est dans ces salles qu’on faisait nos réunions de comité. Je ne me sentais pas du tout déracinée. Je me sentais dans un pays où j’étais heureuse.

Puis arrive le 25 avril 1974 : la Révolution des Œillets. À Lisbonne, la dictature tombe. À Genève, les exilées et exilés sortent dans les rues. Pouvez-vous nous décrire ces événements ?

Ana Benavente : Le régime est tombé parce que les militaires savaient que la guerre était perdue. Et la foule était dans la rue, c'est-à-dire pacifique, mais pour regarder. C’était un pays tellement étouffant, tellement fermé, tellement fait d’ignorance que les gens vivaient ça comme une fête, une libération. Le 1er mai, on est sortis dans la rue à Genève avec 200 à 300 personnes immigrées portugaises. C’est la première fois qu'elles et ils sortaient dans la rue. Ils riaient, ils ne savaient pas quoi faire de leurs mains, sauf ceux qui portaient les pancartes !

Le Landolt

À Plainpalais, à l’angle des rues de-Candolle et du Conseil-Général, une plaque rappelle qu’ici s’élevait autrefois la Brasserie Landolt. Avant la Révolution des Œillets de 1974, ce café populaire fondé en 1875 abritait les réunions des réfugiées et réfugiés politiques portugais. Dans ses salles animées, ouvriers, artistes et militantes se mêlaient, mais les personnes exilées y trouvaient surtout un refuge. Arrivées souvent sans papiers, fuyant la dictature de Salazar, elles s’y retrouvaient pour débattre, s’entraider, suivre les nouvelles du pays et rêver d’un Portugal libre. Étudiantes expulsées, intellectuels dissidents, opposantes et opposants politiques y partageaient espoirs, inquiétudes et projets de lutte. Aujourd’hui disparue, la Brasserie Landolt reste un lieu de mémoire pour cette communauté en exil.

Devant l’ancien café Landolt, inauguration (1999) de la plaque en hommage aux exilées et exilés politiques portugais : Ana Benavente, José Medeiros Ferreira, Eurico & Berta Figueiredo, entre autres. © Editorial Bisâncio