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7.Maçons, saisonniers et syndicats

Maçons, saisonniers et syndicats

Dès les années 1970 et surtout au début des années 1980, on assiste à un tournant en Suisse : une arrivée importante de main-d’œuvre portugaise, venue occuper des emplois notamment dans la construction, après le reflux d’une partie des migrations italiennes et espagnoles. Mais pourquoi le canton de Genève plutôt que la France, destination traditionnelle des travailleurs portugais ? Les crises pétrolières de 1973 et 1979 ont provoqué une saignée dans l’immigration et une restructuration économique. Quand la reprise s’amorce au début des années 1980, la France ferme ses frontières ; la Suisse devient alors une destination de repli et d’opportunités.

Ainsi, l’immigration change de visage. Les populations italiennes et espagnoles repartent, tandis que les Portugaises et Portugais immigrent, actifs principalement dans les secteurs de la construction, de l’agriculture et du travail domestique. Beaucoup sont saisonniers : neuf mois de travail, statut fragile, et impôts prélevés sur douze mois.

Genève, 1987: sur un chantier autoroutier, des maçons au travail sous le statut de saisonnier, entre précarité administrative et dureté des chantiers. © Interfoto

Dans le canton de Genève, ces personnes immigrées considérées comme « utiles » se superposent à une autre migration, celle de l’asile, considérée comme « coûteuse ». Les Portugaises et Portugais échappent en partie aux discours publics hostiles mais leur précarité est bien réelle : retour imposé à l’issue du contrat, bail souvent impossible, regroupement familial entravé, employeur unique et fiscalité lourde.

Au début des années 1980, près de 200 000 personnes venues du Portugal vivent en Suisse. Leur permis, lié à l’employeur, les enferme : contrat limité, pas de changement possible, impôts lourds, attentes de « silence » ou de mise à distance du politique. Ce cadre légal se traduit aussi dans le quotidien : logements collectifs, baraquements, chambres partagées, cuisines communes, manque d’intimité, isolement des zones urbaines. Et pourtant, on trouve aussi des moments de relâchement : repas partagés, bals, football et autres moments de sociabilité. Souvent, les hommes arrivent d’abord seuls, puis certaines épouses les rejoignent, mais majoritairement sans statut légal, ce qui impose à beaucoup de familles de se tenir discrètes au quotidien. Les enfants restent au pays ou vivent cachés : on les appellera les « enfants du placard ».

Liliana Azevedo, sociologue et ancienne « enfant du placard », raconte : « Quand j’étais enfant, je n’avais pas conscience d’être une enfant clandestine. »

« N’ayant pas de statut légal en Suisse au début des années 1980, je n’avais pas accès à l’école publique. »

Liliana Azevedo

Derrière ces blessures, la mobilisation s’organise. Corps enseignant, bénévoles et associations brisent le silence pour défendre la scolarisation. L’Association genevoise pour la reconnaissance et l’encadrement des enfants sans statut légal (AGRES) naît ainsi, et La Petite École ouvre ses portes pour accueillir ces enfants sans statut légal. Pensée dès le départ comme une solution provisoire, elle permettra la scolarisation d’environ 400 enfants. En 1989, un tournant survient : le conseiller d’État Dominique Föllmi affirme le droit à l’éducation pour toutes et tous. En 1991, Genève ouvre enfin ses écoles publiques à tous les enfants, quel que soit leur statut, et La Petite École ferme alors ses portes.

Mais la lutte ne se limite pas à l’éducation. Elle concerne aussi le travail et la dignité des adultes. Ana Benavente, militante portugaise exilée à Genève, devenue plus tard secrétaire d’État à l’Education au Portugal, explique : « L’émigration a une diagonale, c’est l’éducation permanente. Il faut qu’ils comprennent pourquoi ils ont dû quitter le pays et quels sont leurs droits. » À Genève, ce travail d’information et de politisation au quotidien prend aussi la forme de collectifs : Benavente évoque explicitement la création d’un « Groupe autonome des immigrés portugais en Suisse », un cadre de solidarité et d’action collective. Antonio da Cunha, également exilé à Genève, ajoute : « Ils avaient une capacité d’organisation et de communication forte. Des associations se fondaient pour informer, défendre les droits et revendiquer la fin du statut de saisonnier. »

La mobilisation en faveur des travailleuses et travailleurs étrangers se poursuit dans le canton de Genève et ailleurs en Suisse, d’une décennie à l’autre, sans faiblir. Le 21 juin 1999, la Suisse signe les accords bilatéraux avec l’Union européenne. Ces accords introduisent la libre circulation des personnes et marquent le début de la fin du statut de saisonnier. Après l’approbation populaire en mai 2000, ils entrent en vigueur en juin 2002.

Genève, 5 oct. 1991: manifestation syndicale contre le statut de saisonnier, portée notamment par des travailleuses et travailleurs portugais, pour l’égalité des droits et contre la précarité des personnes migrantes. © Patrick Monnin / Archives sociales suisses

Comme indiqué précédemment, l’immigration portugaise est fortement représentée dans le secteur de la construction dès les années 1970. En 2019 encore, les Portugaises et Portugais représentaient près de 29,5 % des travailleurs en Suisse dans le bâtiment et les travaux publics. Deux tiers des ouvriers du bâtiment en Suisse sont étrangers. Les Portugais forment le groupe le plus nombreux (environ 30 %) devant les Italiens (environ 10 %), tandis que la part des Suisses se situe autour de 35 %.

Les conditions de travail dans la construction restent difficiles. En été, les températures atteignent 40°C sur les chantiers. Antonio Santos, jeune maçon d’origine portugaise, décrit la situation : « Sans contrôle syndical, rien n’empêche le patron de faire travailler les employés. » Face à cette réalité, les syndicats jouent un rôle central. João de Carvalho Figueiredo, président d’Unia Genève, rappelle : « Les maçons portugais, italiens, espagnols ont toujours été ceux qui s’engagent le plus dans le syndicat. Ils avaient vécu la dictature, la lutte, et savaient se mobiliser pour défendre leurs droits. »

À Genève, ces luttes ont permis des avancées concrètes : en 2007, plus de 4000 maçons, majoritairement portugais, obtiennent que l’accès aux marchés publics soit réservé aux entreprises respectant la convention collective. En 2018, 2500 maçons protestent contre le dumping salarial, les atteintes à la santé et pour le maintien de la retraite à 60 ans. Les conditions sur les chantiers sont documentées : délais courts, traitement humiliant, accidents fréquents. Le travail reste dur, mais les voix se lèvent pour que la dignité soit respectée.

Sur le pont du Mont-Blanc à Genève, de nombreux cortèges syndicaux se sont élancés dans le passé et continuent de s’élancer aujourd’hui, bannières rouges au vent et slogans portés par la colère. Dans le canton de Genève, les collectivités portugaises n’ont pas seulement construit des immeubles : elles ont aussi bâti des droits.

Carla Da Silva

Témoignage de Carla Da Silva, photographe d’origine portugaise née à Genève et fille de maçon.

Carla Da Silva, photographe d’origine portugaise née à Genève www.carladasilva.ch ©Danny Leal

Votre père a longtemps travaillé dans la construction. Pouvez-vous nous parler de son parcours ?

Carla Da Silva : Mon père était maçon jusqu’à très récemment, il est maintenant en train de prendre sa retraite. Il est venu à Genève dans les années 1980 pour travailler en tant que saisonnier, puis son frère a créé une entreprise de maçonnerie quelques années plus tard, et les deux ont été à la tête de cette entreprise pendant de nombreuses années.


Qu’a-t-il partagé avec vous sur son métier ?

Carla Da Silva : Mon père est quelqu’un de plutôt taiseux. J’ai tout de même compris assez rapidement les conditions dans lesquelles étaient arrivés mes parents et la difficulté à joindre les deux bouts. Mes parents ont énormément travaillé avec des horaires très étendus sur les journées. Il y avait aussi une pression sur les épaules de mon père, que j’ai comprise plus tard : il fallait prouver qu’il avait réussi, qu’il n’était pas parti pour rien. C’était aussi important que mon frère et moi puissions grandir et évoluer dans les meilleures conditions possibles.


Votre projet photographique Derrière nos murs plonge dans le quotidien des maçons. Quelle était votre intention en le réalisant ?

Carla Da Silva : L’idée première était de parler du travail de maçon, qu’importe la nationalité. Mais je pense qu’à Genève, plus de 80% des maçons sont portugais. La volonté initiale était toutefois de parler de cette identité professionnelle qui est souvent méconnue ou vue de manière assez négative. Moi-même, qui ai pourtant côtoyé des maçons depuis toujours, je n’avais pas une image très claire de la profession. Indirectement, ce travail m’a permis de mieux comprendre mon père. Comprendre pourquoi lui, son frère et d’autres travaillaient sans compter et avec autant de passion pour un métier qu’on a plutôt tendance à dénigrer.


Qu’avez-vous découvert en observant les maçons au quotidien ?

Carla Da Silva : C’est un travail très difficile qui demande beaucoup d’implication physique. Un travail très humain et très intellectuel à la fois, parce qu’il demande d’être constamment en train de faire des calculs, de faire des croquis, d’avoir une très grande logique, une capacité d’adaptation. Ce sont toutes ces compétences qu’on oublie et qui se cachent derrière les contraintes physiques que tout le monde a en tête.


Vous évoquez aussi une forte solidarité entre les ouvriers. Comment se manifeste-t-elle ?

Carla Da Silva : Il y a effectivement beaucoup de solidarité et de bienveillance. Ce métier est très collaboratif car les maçons dépendent les uns des autres. Ils prennent soin, ils passent du temps ensemble, ils partagent les repas, ils rigolent ensemble. Ces interactions, c’est un côté très beau du métier que j’ai voulu mettre en avant à travers les photographies des conteneurs. C’est un travail très humain et très intellectuel à la fois, parce qu’il demande d’être constamment en train de faire des calculs, de faire des croquis, d’avoir une très grande logique, une capacité d’adaptation.


Les conteneurs de chantier, espaces beaucoup photographiés dans votre travail.

Carla Da Silva : Oui, car ce sont des objets un peu hybrides. Ils font partie du chantier, mais en même temps ils sont à côté. Comme je l’ai dit, c’est là que se passent beaucoup de choses, beaucoup d’interactions, des moments de repos, des moments de réflexion. Ce qui m’intéressait, c’était la manière dont les maçons s’approprient ces conteneurs pour rendre plus vivable leur quotidien, leur travail et s’aménager des moments plus confortables.

Genève, années 2020 : un maçon sur un chantier. Charge, gestes et travail d’équipe, un quotidien du bâtiment marqué par l’effort et la solidarité. © Carla Da Silva, série Derrière nos murs