


1.Origines, langue et culture
Origines, langue et culture
En 1991, Genève met fin à une situation longtemps restée dans l’ombre : les enfants de travailleuses et travailleurs immigrés portugais peuvent enfin fréquenter l’école publique. Jusqu’alors, beaucoup vivaient en Suisse dans la clandestinité, sans accès officiel à la scolarité. Quelques structures militantes, comme la Petite École, près de la gare, tentaient d’offrir une éducation parallèle. L’ouverture des écoles genevoises marque un tournant majeur, à la fois social et symbolique.
L’historien Flávio Borda d’Água, arrivé du Portugal à l’âge de neuf ans, se souvient de cette période de transition. Il évoque son arrivée en 1989, sa première rentrée sans parler un mot de français et les cours intensifs qui lui permettent, en quelques mois, de s’intégrer. Pour de nombreux enfants, ces dispositifs ne sont pas seulement un soutien scolaire : ils consacrent un droit fondamental – celui d'être visible, de se voir enfin reconnaître et d'appartenir à la société genevoise.
Antonio da Cunha se souvient de ces premiers cours organisés avec les moyens du bord, parfois dans des locaux provisoires, parfois au prix de trajets en bateau pour rejoindre l’École portugaise où se déroulaient les premiers examens officiels
Mais l’intégration scolaire pose rapidement une autre question : comment transmettre la langue et la culture portugaises aux enfants ayant vu le jour ou ayant grandi en Suisse ? Avant que les institutions ne s’en saisissent, ce sont les associations portugaises qui prennent l’initiative. Antonio da Cunha se souvient de ces premiers cours organisés avec les moyens du bord, parfois dans des locaux provisoires, parfois au prix de trajets en bateau pour rejoindre l’École portugaise où se déroulaient les premiers examens officiels.
À la fin des années 1980 et au début des années 1990, ces cours du mercredi deviennent une véritable tradition au sein de la diaspora. Carla da Silva, aujourd’hui photographe, raconte ces après-midi d’apprentissage imposés alors que les autres enfants étaient en congé. Quatre heures de cours, souvent vécues comme une contrainte, mais qui ont contribué à ancrer une langue qu’elle parlait déjà en famille, parfois timidement. Avec le recul, dit-elle, elle regrette de ne pas l’avoir davantage cultivée.

Abílio Manuel Guerra Junqueiro, ambassadeur du Portugal en Suisse sous la Première République, écrivain et journaliste. À Genève, il accompagne l’ouverture des premiers cours de langue portugaise au Collège Saint-Antoine en 1913. © Arquivo Municipal do Porto
Pour d’autres élèves, comme Elsa Païs, ces enseignements ouvrent une fenêtre plus large : la découverte de l’histoire portugaise, des mouvements de décolonisation, ou encore d’une lusophonie multiple, bien au-delà du seul Portugal. Les cours visent à renforcer un sentiment d’appartenance, à offrir un repère culturel à une jeunesse partagée entre deux pays, parfois entre deux loyautés.
Cette double appartenance, Carla da Silva la décrit dans toute sa complexité. À Genève, les enfants portugais étaient régulièrement la cible de moqueries. Au Portugal, ils étaient perçus comme des étrangers, parlant la langue avec un accent ou un manque d’aisance. « Ni vraiment d’ici, ni complètement de là-bas » : un sentiment largement partagé. Avec le temps, elle finit par trouver sa propre définition : être « portugaise de Genève », une identité hybride désormais assumée.
Aujourd’hui, l’enseignement du portugais demeure un pilier pour la communauté. Il sert de lien entre générations, d’espace de continuité culturelle, et parfois de passerelle vers la réussite scolaire. À Genève, il bénéficie d’un statut particulier : la collaboration entre l’Institut Camões et le département de l’instruction publique permet d’intégrer le portugais au sein même de l’école publique. Dès l'âge de quatre ou cinq ans, certains enfants sont accompagnés dans l’apprentissage du français en s’appuyant sur leur langue maternelle – une méthode qui transforme un obstacle potentiel en avantage pédagogique.
Lurdes Gonçalves, coordinatrice de l’enseignement du portugais en Suisse, souligne l’importance de cette approche. Selon elle, il ne s’agit plus seulement de préserver une identité portugaise, mais d’aider les jeunes à construire une identité plurielle, capable de naviguer entre plusieurs cultures. Elle observe toutefois une évolution notable : à mesure que la migration avance et que la troisième génération s’installe, l’intérêt pour ces cours diminue. Les activités extrascolaires se multiplient, les liens avec le Portugal s’assouplissent, et la transmission linguistique devient un défi.
Malgré ces changements, la langue continue de jouer un rôle essentiel. Elle reste un point de ralliement entre familles, un pont entre les Portugaises et Portugais établis en Suisse et ceux restés au pays, mais aussi un outil de dialogue avec les autres communautés présentes dans un paysage helvétique profondément multilingue. Dans une société où les identités se recomposent sans cesse, le portugais demeure un héritage vivant : une langue née du parcours migratoire, mais tournée vers l’avenir.
L’école Saint-Antoine
Dès 1913, bien avant les grandes vagues d'arrivée des collectivités portugaises dans les années 1970, ce bâtiment accueillait déjà les tout premiers cours de portugais en Suisse. Une initiative du poète et homme politique Abílio Guerra Junqueiro, soutenue par Lisbonne. Deux fois par semaine, on y enseignait la langue: un geste qui affirmait les liens entre le Portugal et le canton de Genève.

École Saint-Antoine, lieu où s’ouvrent en 1913 les premiers cours publics de langue portugaise à Genève, à l’initiative de l’ambassadeur Abílio Guerra Junqueiro. © reproduction depuis edu.ge.ch
Flávio Borda d’Água
Flávio Borda d’Água, historien, chargé de recherches à la Bibliothèque de Genève, retrace en quelques lignes l’histoire de la présence portugaise dans le canton de Genève.

Flávio Borda D’Água, historien et chargé de recherches à la Bibliothèque de Genève. © Théo Feuillade
«À la cathédrale Saint-Pierre, une chapelle rappelle l’histoire de la princesse Émilie de Nassau, exilée au XVIIe siècle après avoir épousé le prince Dom Manuel de Portugal. Il y a des relations commerciales très intenses dès la fin du XVIIIe et au début du XIXᵉ avec le Portugal, notamment via l’horlogerie et le commerce maritime puisque Lisbonne est un des plus grands ports du monde à ce moment-là. Vient le XXᵉ siècle et l’inauguration des premiers cours de portugais par l’écrivain et diplomate Guerra Junqueiro. C’est le début de la Genève dite internationale. Des spécialistes portugais viennent et on le voit aussi dans les collections de la Bibliothèque de Genève. On a accès à énormément de documentations qui sont transmises par des institutions portugaises pour qu’elles soient préservées à Genève, par exemple les Annales de médecine légale. On pourrait se demander : pourquoi ? Les relations étaient tellement importantes à ce moment-là, de par l’expertise qu’il y avait sur les deux territoires, qu’aujourd’hui la Bibliothèque de Genève conserve un patrimoine important de cette mémoire-là.»

Cathédrale Saint-Pierre (Genève), plaque commémorative d’Émilie de Nassau (1569–1629) et de sa fille Maria Belgica de Portugal (1598–1647), rappel d’une présence portugaise ancienne dans l’histoire genevoise. © Roman Deckert
















