


5.Université et éducation
Université et éducation
Parc des Bastions, devant l’Université de Genève. Ici, le portugais n’est plus seulement la langue de l’exil ou des conversations autour d’une table. Il s'élève au rang de langue de savoir, de recherche, d’engagement – une langue qui dialogue avec le monde, depuis les amphis jusqu’aux cafés du quartier.
Depuis les années 1960, l’Université de Genève a joué un double rôle dans l’histoire portugaise locale : refuge pour les personnes exilées fuyant la dictature, puis creuset d’enseignement et de réflexion sur les cultures lusophones. Autour des cours, des thèses, des librairies et des bancs du parc s’est tissé un réseau vivant qui dépasse les murs de la faculté des lettres.

Salle de lecture de la Bibliothèque publique et universitaire (BPU), 1964. Dans les années 1960-1970, des intellectuels et exilés portugais y trouvent un lieu d’étude, d’échanges et d’ouverture, où l’apprentissage nourrit aussi l’engagement. © Bibliothèque de Genève
Dans les années 1960 et 1970, Genève devient un havre pour étudiantes, étudiants, intellectuelles et intellectuels portugais en rupture avec la dictature de Salazar puis Caetano. L’Université leur offre une ouverture inattendue. « Beaucoup témoignent avoir trouvé ici une liberté d’esprit qu’ils ne soupçonnaient pas », raconte Valerio Simoni, chercheur à l’Institut de sciences sociales de l’Université de Lisbonne.
Des assistantes et assistants sont recrutés, des thèses soutenues, des carrières académiques se dessinent. Mais l’effervescence déborde les salles de cours. Les cafés et bistrots autour d’Uni-Dufour se transforment en QG militants. « On y débattait politique, vie personnelle, stratégie pour l’avenir », se souviennent les protagonistes. La bibliothèque universitaire devient un incubateur d’idées. Quant au parc des Bastions, il inspire même des plans stratégiques : c’est là que José Medeiros Ferreira explique avoir élaboré sa vision pour le Portugal post-dictature.

Rénovation de la Bibliothèque de Genève en cours. Le concours de la Ville a couronné le projet LARNAGE du consortium d’architectes portugais VASSCO ACE, signature reconnue à l’international. © Vassco ACE Architecte
Ces années d’exil intellectuel portent leurs fruits après le 25 avril 1974. Beaucoup rentrent au pays et y occupent des postes clés dans la jeune démocratie, enrichis par leur passage genevois. Plus tard, l’Université fait une place permanente à la langue elle-même. Sous l’impulsion d’un professeur de littérature comparée naît l’unité de portugais, confiée pendant plusieurs décennies à Nazaré Torrão. « L’idée était d’ajouter cette langue majeure, avec sa culture longue et sa diversité : Portugal, Brésil, Angola et bien d’autres », explique-t-elle.
L’unité de portugais se réinvente sous sa direction. Cycles de conférences, cours sur les mémoires coloniales, réflexions croisées sur la manière dont les Portugaises, Portugais et les ex-colonies relisent leur passé commun. Le grand public s’y presse. Des invitées et invités de prestige y passent, à l’image de José Saramago, invité en mars 1999 par Nazaré Torrão et Antonio Pinheiro, libraire de la mythique Librairie Camões. « L’aula de la faculté était pleine à craquer », se souvient-elle. Quelques mois plus tôt, l’écrivain avait reçu le prix Nobel de littérature. Ce moment marque l’unité de portugais comme un lieu incontournable de la pensée lusophone.
L’essentiel pour Nazaré Torrão reste la pérennité : « Que l’unité survive après mon départ, avec toujours un représentant de la culture portugaise au sein de la faculté des lettres. »

Lídia Jorge, figure majeure de la littérature portugaise contemporaine. Créée en 2020 à l’Université de Genève avec l’Instituto Camões, la Cátedra Lídia Jorge promeut la langue et les cultures lusophones. © Foto UMP
Aujourd’hui, l’unité de portugais accueille une génération différente : enfants de la diaspora ou jeunes attirés par le portugais et les cultures lusophones. Elsa y est venue « pour renouer avec [ses] racines, la langue, mais aussi une vision critique ». Fille de personnes migrantes, elle y éclaire le parcours de ses parents et l’histoire de la communauté genevoise d’origine portugaise.
De son côté, David a découvert le portugais « sur le tas », lors de séjours au Brésil.
« J’ai eu un coup de foudre pour cette langue, sa liberté, ses inventions lexicales. »
Les cours de l’unité de portugais lui ont ouvert la littérature lusophone et une histoire qu’il ignorait : « Je savais que la communauté portugaise était présente à Genève, mais je la connaissais peu.
Ces cours ont tout changé. » Pour eux, le portugais n’est plus un héritage à préserver ou une langue d’exil. C’est un outil critique, un espace de création, une porte sur le monde. Littérature brésilienne d’avant-garde, mémoires angolaises, poésie cap-verdienne : l’unité de portugais dessine la pluralité d’un espace linguistique bien plus vaste que le Portugal seul.
Ce qui frappe dans ces trajectoires, c’est leur fécondité à long terme. Les personnes exilées des années 1960 ont bâti des carrières au Portugal démocratique. Nazaré Torrão a assuré la transmission universitaire. Elsa et David, aujourd’hui, voient la langue sous un jour neuf, mêlant héritage personnel, critique historique et curiosité globale.
À l’Université de Genève, le portugais n’est plus seulement la langue de l’exil ou des conversations autour d’une table. Il s’élève en langue de savoir, de recherche, d’engagement.
Autour des Bastions, le portugais s’est métamorphosé. D’abord langue de résistance, puis d’enseignement, il devient celle d’une génération qui le réinvente. Des cafés militants d’hier aux thèses d’aujourd’hui, l’Université de Genève aura été bien plus qu’un lieu d’études : un carrefour où se sont croisés l’exil, la pensée et la création. Un espace où la langue portugaise, débarrassée des frontières, continue de parler au monde.
















