


8.Économie domestique, travail féminin et secteur informel
Économie domestique, travail des femmes et travail informel
On les croise sans les voir vraiment. À l’aube, dans les couloirs encore vides des bureaux, des écoles, des hôpitaux, des musées ou de l’aéroport. Ce sont elles qui nettoient, entretiennent, font briller les lieux où se joue le quotidien de la ville. Sans leur travail, rien ne fonctionnerait. Pourtant, l’économie domestique reste l’un des secteurs les plus invisibles, les plus précaires et les plus sous-estimés de Genève. Depuis les années 1970, les femmes portugaises en sont l’une des colonnes vertébrales.
Arrivées souvent dans le sillage de leur mari, parfois sans papiers, elles ont porté ce secteur à bout de bras, tout en tentant de se construire une vie loin de leur pays. À travers deux voix – Maria, dans les années 1980, et Patricia, aujourd’hui – se dessine une histoire faite d’exploitation, de courage, de fierté et de luttes lentes pour la reconnaissance.
Dans la Genève des années 1980, la lutte pour les droits des saisonnières et saisonniers bat son plein. On se mobilise contre les baraquements insalubres, l’arbitraire des permis, l’interdiction du regroupement familial. Mais dans ce combat pour la dignité, les femmes restent largement dans l’ombre. Arrivées sans statut propre, cantonnées aux emplois de ménage et de services domestiques, elles cumulent précarité juridique, salaires de misère et mépris social.
Maria est l’une d’elles. Mariée, mère de deux enfants, elle vit en Suisse depuis des années, mais reste sans papiers, sans contrat de travail en règle. Dans un hôtel où elle est engagée, les journées sont harassantes : jusqu’à vingt-huit chambres à faire seule, pour un salaire inférieur à mille francs. On lui brandit un contrat « en blanc », assorti de déductions dont elle ignore la nature. On lui répète qu’elle est « nourrie-logée », qu’elle coûte déjà cher.
Son corps lâche avant ses illusions. Le dos brisé par le travail, les arrêts maladie s’enchaînent. L’hôtel finit par la licencier en l’accusant… d’avoir « profité » de ses employeurs. Maria et son mari rentrent au Portugal, le temps de reprendre souffle. Rapidement, la réalité les rattrape : le niveau de vie y est bien plus bas. « Je préférais quand même être exploitée, gagner moins, mais avoir une condition de vie un peu plus égale à tout le monde », confie-t-elle plus tard. Alors ils reviennent à Genève.
De retour en Suisse, Maria vit avec la peur au ventre. Sans papiers, chaque contrôle de police peut tout faire basculer. Avec un bébé à charge, elle doit pourtant trouver un emploi. Elle décroche un mi-temps, avec la promesse que « les papiers » suivront. On lui dit d’attendre mars : si elle « convient », on fera « toutes les démarches ».

Genève, août 1981. En hôtellerie, des employées refont les chambres à la chaîne : lits, draps, salles de bain, cadence. Un métier éprouvant sous permis saisonnier, peu reconnu. © Interfoto
Les démarches ne viendront jamais. À la fin du mois, elle découvre qu’elle a gagné 750 francs, là où elle devrait toucher environ 2'000 francs. Ignorante de ses droits, trompée sur son salaire, elle finit par se tourner vers le Centre de Contact Suisses-Immigrés (CCSI), puis vers un syndicat. On l’encourage à se battre. Elle hésite : la plainte, c’est aussi le risque d’être expulsée.
« Je préfère perdre mon orgueil et mon argent », finit-elle par dire. Elle sait que son silence a un coût collectif : si elle accepte 750 francs, d’autres accepteront 500 pour la même tâche. Mais la peur l’emporte. Maria renonce à faire valoir ses droits pour préserver le mince équilibre de sa vie clandestine. Son témoignage, recueilli à l’époque dans une émission féministe et conservé aujourd’hui aux Archives contestataires de Genève, reste l’un des rares échos de ces vies invisibles.
Quarante ans plus tard, la situation a changé. La libre circulation est passée par là, les statuts se sont stabilisés, les salaires ont évolué. Mais l’économie domestique reste marquée par la pénibilité et par un manque criant de reconnaissance.
Patricia Silva a 39 ans, dont près de vingt ans passés à Genève. Comme tant d’autres, elle est arrivée dans le sillage de son mari. Lui vient six mois avant pour trouver un travail et un petit appartement. Elle le rejoint et, un mois plus tard à peine, décroche un poste dans un hôtel. Elle a 20 ans.
Avec le recul, elle nuance : « Quand on a 20 ans et qu’on ne connaît pas trop les conditions, il faut s’adapter. Je n’ai pas trouvé si mauvais. » Mais la charge de travail est écrasante : quatorze chambres par jour, des journées sans pause, au point de ne pas trouver le temps d’aller aux toilettes la première semaine. À l’époque, les lits se font encore avec des draps, une tâche qui prend un temps infini et casse les reins.
Dans les années 1980, dans un hôtel où Maria est engagée, les journées sont harassantes : jusqu’à vingt-huit chambres à faire seule, pour un salaire inférieur à mille francs.

Octobre 1981, Genève. En cuisine, vaisselle et bacs défilent sur les machines. Un travail discret et pourtant essentiel, il fait tourner cantines et restaurants. © Interfoto
Entre la génération de Maria et celle de Patricia, quelque chose a pourtant basculé. « Les gens qui venaient avant étaient plus soumis aux conditions qu’on leur donnait, parce qu’ils voulaient gagner plus pour survivre », observe Patricia. Ils acceptaient presque tout. Aujourd’hui, les travailleuses et travailleurs du secteur sont, selon elle, davantage prêts à poser des limites : « Les gens disent : “Pardon, ce n’est pas comme ça, je ne veux pas.” En fait, aujourd’hui, on a un mot à dire. »
La dignité ne se négocie plus de la même manière. Les conventions collectives, l’accès à l’information, l’expérience accumulée par plusieurs générations de migrantes et migrants changent aussi les rapports de force. Mais une chose résiste : le regard de la société sur ces métiers.
« Les gens associent ça à votre capacité comme personne », déplore Patricia. Dans l’imaginaire collectif, faire le ménage reste un « boulot mineur », réservé à celles et ceux qui « ne sont pas intelligents » ou « pas capables de mieux ». Une hypocrisie tenace, qui coexiste avec le discours poli selon lequel « tout travail mérite respect ».
L’épisode qui l’a marquée ne la concerne même pas directement, mais sa fille. Arrivée au cycle, l’adolescente se voit immédiatement renvoyée à ses origines : « Tu es portugaise. Ta mère, c’est sûr, elle est femme de ménage, ton père travaille dans le bâtiment. Ils ont de grosses moustaches et des cheveux épais. » La réponse de la jeune fille claque comme un rappel à l’ordre : « Heureusement, il y a des Portugais en Suisse. Parce que comme ça, tu as des bâtiments, tu as des appartements. »

Genève, années 1980. À la Petite École, près de la gare, des enfants de saisonnières et saisonniers sans statut légal apprennent à lire et écrire. Une école parallèle avant l’accès à l’instruction publique en 1991. © Interfoto
En une réplique, elle retourne le stigmate : sans ces travailleuses et travailleurs, pas de murs, pas de sols propres, pas de bureaux où s’installent celles et ceux qui se pensent au-dessus.
Pourtant, Patricia ne se décrit pas comme une victime. Elle insiste au contraire sur la fierté et le sérieux qui traversent ce milieu : « Les Portugais, en général, sont des bosseurs, des gens de parole, des gens dignes, fiers. » Dans les ménages où elle tra - vaille aujourd’hui, elle dit se sentir valorisée, dans une relation qu’elle décrit comme « face à face ». « Je me fais respecter et je respecte », résume-t-elle.
À ses yeux, les choses ont « beaucoup, beaucoup changé ». Les conditions se sont améliorées, les abus sont moins facilement tolérés, et la parole circule davantage. Mais le décalage reste grand entre l’importance concrète de ce travail – sans lui, écoles, bureaux, administrations et hôpitaux ne tournent pas – et la reconnaissance symbolique qu’on lui accorde.
Les trajectoires de Maria et de Patricia ne se confondent pas. L’une a travaillé dans la clandestinité, avec la peur comme compagne quotidienne. L’autre évolue dans un cadre plus régulé, avec la possibilité de dire non. Mais leurs histoires se rejoignent sur un point : sans elles, sans les milliers de femmes portugaises et d’autres origines qui nettoient, réparent, entretiennent, la vie quotidienne à Genève serait tout simplement impossible.
Longtemps, ces existences sont restées reléguées aux marges de la mémoire collective. Les archives, les récits publics, les grands discours économiques ont peu dit de ces trajectoires discrètes, qui se vivent dans les couloirs, les escaliers, les locaux de service. Aujourd’hui, à travers leurs voix, une autre histoire s’écrit : celle d’un travail de l’ombre qui réclame enfin d’être vu pour ce qu’il est – indispensable.
Aujourd’hui, les conventions collectives, l’accès à l’information, l’expérience accumulée par plusieurs générations changent les rapports de force. Mais une chose résiste : le regard de la société sur ces métiers.

« Enfants du placard. À l’école de la clandestinité » : une exposition itinérante met en lumière ces parcours cachés et le combat pour le droit à l’école. © Aline Henchoz - Musée d’histoire de La Chaux-de-Fonds
















