Lieu n°Partir ou rester

12.Partir ou rester

Partir ou rester

Dans les années 1970, pour les premières et premiers saisonniers portugais arrivés à Genève, un rêve structurait toutes les privations : celui du retour au pays. Travailler dur sur les chantiers, supporter l’isolement, la xénophobie, les baraquements insalubres – tout pouvait devenir acceptable à condition d’avoir, au bout du compte, de quoi construire un toit au Portugal. Ne se sentant pas vraiment appartenir à la Suisse, beaucoup entretenaient cette perspective comme un horizon salvateur. Cette distance pouvait aussi expliquer, en partie, leur faible participation électorale : à quoi bon voter, si l’on se voit toujours de passage ?

En 2023, la population portugaise est celle qui présente le taux de migration de retour le plus élevé depuis la Suisse : 83 départs pour 100 arrivées et près de 87 % des départs ont le Portugal pour destination. Mais entre aspirations, projets familiaux et contraintes économiques, ce retour n’est plus une évidence. Il s’est complexifié, diversifié, parfois même évanoui.

Liliana Azevedo, sociologue et chercheuse associée à l’Observatoire portugais de l’émigration à Lisbonne, s’est penchée sur ces trajectoires tardives. « Je voulais rendre hommage à cette génération de migrantes et migrants plus âgés, longtemps restés invisibles », explique-t-elle. Alors que les études se focalisent sur la « nouvelle migration » des jeunes diplômés, elle a étudié la transition vers la retraite des saisonnières et saisonniers d’hier.

Sa découverte est frappante : une très large majorité des Portugaises et Portugais de Suisse rentre au pays à l’âge de la retraite. Mais ce choix n’est pas seulement nostalgique. C’est souvent un calcul économique. « Parmi celles et ceux qui ont changé d’idée, certains comprennent qu’ils n’ont pas les moyens de rester en Suisse, mais qu’ils peuvent vivre bien au Portugal grâce à la différence de niveau de vie », observe la chercheuse.

Cabines et files d’attente aux « téléphones internationaux » de Genève, nov. 1986. Entretenir le lien familial à distance, malgré la séparation et les contraintes du statut de saisonnier. © Interfot

Partir ou rester : quand les rêves de retour des Portugaises et Portugais se heurtent à la réalité suisse.

Pourtant, tous ne repartent pas par choix. Beaucoup se retrouvent « pris au piège de leur projet migratoire initial ». D’autres, restés en Suisse jusqu’à la retraite, ont vu leur trajectoire évoluer. « Elles et ils ont nourri des projets pour leurs enfants, estimant qu’ils avaient de meilleures opportunités ici », raconte Liliana Azevedo. Le permis C en poche, la stabilité acquise, certaines personnes se disent alors : « On ira au Portugal de temps en temps. »

Mais la réalité rattrape ces beaux projets. La rente AVS ne suffit pas face aux coûts de la vie suisse – loyers exorbitants, système de santé hors de prix. « Ce n’est pas qu’une question de pension, c’est tout l’écosystème des dépenses qui pèse », souligne la sociologue.

Antonio da Cunha, professeur honoraire de l’Université de Lausanne et figure de la communauté portugaise de Suisse romande, éclaire cette évolution par une grille en deux temps. « Il y a eu un premier cycle de croissance incroyable jusqu’en 2001, puis un tassement. Ensuite, un deuxième cycle à partir de 2001, marqué par une transformation profonde du profil des migrantes et migrants. »

Ce basculement s’explique d’abord par le Portugal lui-même. L’accès aux études supérieures s’est démocratisé, touchant des couches de la population autrefois exclues. « Aujourd’hui, les nouvelles et nouveaux arrivants occupent des postes qualifiés, surtout dans le tertiaire, et non plus dans la construction », note le sociologue. Personnes vivant dans les centres urbains, formées, elles maîtrisent le français, souvent l’anglais, et décodent plus aisément les codes suisses.

« On passe de migrantes et migrants ruraux, avec une formation de base, à des profils de zones urbaines, avec un niveau secondaire ou tertiaire », résume Antonio da Cunha. Résultat : des emplois stables, des permis C rapidement acquis, une sécurité qui tranche avec la précarité des premières vagues.

Autrefois, l’objectif était clair : économiser au maximum pour rentrer, bâtir une maison, asseoir un niveau de vie au pays. Aujourd’hui, les priorités ont basculé. « Les gens disent : “Profiter de la vie ici, maintenant” », observe Antonio da Cunha. Fini le sacrifice différé, place à une présence choisie, assumée.

Mais ce confort a un revers. Le mouvement du retour à la retraite « a pris de l’ampleur », note Liliana Azevedo. « De plus en plus de gens voient partir leurs voisines, voisins, amies et amis. Même chez les 40-50 ans naît l’idée qu’on ne pourra pas rester jusqu’au bout. » Certains s’étaient imaginés vieillir en Suisse et doivent revoir leur copie. D’autres s’appuient sur leurs enfants restés sur place. D’autres encore glissent vers la vulnérabilité, sans patrimoine accumulé.

Programa Regressar: dispositif public consistant en mesures fiscales, appui au retour, emploi et entrepreneuriat pour faciliter la réinstallation des personnes émigrées et de leurs familles au Portugal. © État portugais / Programa Regressar

La chercheuse insiste sur la nécessité d’anticiper : « Il faut se préparer à la retraite, pas seulement économiquement, mais aussi socialement et psychologiquement. » Les décisions se prennent souvent en couple. Mais que se passe-t-il quand l’un des deux disparaît ? « Tout d’un coup, la famille proche est en Suisse. Ça complique tout. »

Les enfants, eux, commencent à intervenir : séjours plus fréquents au Portugal, démarches administratives pour soutenir les parents. Et le temps joue contre : « On n’a pas forcément la vie devant soi à 65 ou 60 ans, surtout après une carrière de saisonnier dans la construction », prévient Liliana Azevedo.

Ces trajectoires croisées dessinent une communauté portugaise suisse en pleine recomposition. D’un côté, une génération de saisonnières et saisonniers pour qui le retour reste une boussole, même contrariée par l’âge ou les contingences matérielles. De l’autre, de jeunes personnes urbaines, qualifiées, qui entendent bien profiter de leur vie ici et maintenant, sans se projeter forcément dans un grand départ.

Entre ces deux mondes, les choix se multiplient : rester pour les enfants, rentrer pour le coût de la vie, tester des allers-retours, ou simplement accepter l’incertitude. Ce qui reste constant, c’est cette tension originelle entre partir et rester – un fil rouge qui traverse désormais plusieurs générations, et qui dit autant de la résilience portugaise que des mutations profondes du Portugal et de la Suisse d'aujourd'hui.

Les Portugais en Suisse

Données extraites du rapport « Les Portugais en Suisse » (2010), publié par l’Office fédéral des migrations sous la direction de Rosita Fibbi.

« Les Portugais se caractérisent indéniablement par une forte tendance à rentrer au pays, en comparaison avec les autres collectivités étrangères : quelque 70% des Portugais arrivés en Suisse en 1981 sont retournés dans leur pays au cours des vingt-cinq ans qui ont suivi, contre 52% des Italiens et 49% des Turcs, par exemple.

Cependant, après 20 ans, un peu moins d’un tiers du groupe reste toujours domicilié en Suisse, principalement en conservant la nationalité portugaise. »

« Aujourd’hui, les priorités ont basculé. Les gens disent : profiter de la vie ici, maintenant ! »

Antonio da Cunha